Le quotidien du Dr Frederik Mijten

Mardi matin, 1h30 : Frederik Mijten (44 ans) vient de se coucher. Trois heures plus tard, à 4h30, le téléphone sonne : un éleveur a besoin d’une assistance urgente et envoie quelques photos via son smartphone. C’est une urgence : "décollement placentaire". Ne pas intervenir n’est pas une option. Frederik passe à l’action et parle avec sang-froid à l’éleveur pour l’aider à faire le nécessaire. Heureusement, l’éleveur suit avec attention ses instructions. Il faut percer le sac amniotique ! Un petit moment après, le poulain est sur ses pieds. « Même si c’est au milieu de la nuit, cela me donne un coup de fouet, ce qui est une bonne chose car toutes les interventions ne se finissent pas toujours bien », explique Frederik. Aujourd’hui, nous aurons la chance de le suivre et de tout voir. La journée a commencé avec cet appel pour une urgence à 4h30 du matin. A 8h, nous prenons une tasse de café chez Frederik puis prenons la route jusqu’à sa clinique à Spalbeek. C’est à moins de dix minutes en voiture, et il s’est avéré qu’il s’agissait du trajet le plus court de la journée. Lorsque nous sommes rentrés après minuit, le compteur affichait 300 kilomètres supplémentaires. Nous avons traversé la campagne flamande. Nous avons fait des visites de contrôles, des inséminations, des vaccins et des euthanasies. Nous avons délivré des diagnostics, apporté notre aide, mais il est arrivé aussi que nous ne puissions rien faire. Au fur et à mesure que la journée avançait, nous avons été amenés à remarquer que les vétérinaires se forgeaient une carapace, parce que chaque jour, ils passent par des montagnes russes émotionnelles. Ils donnent la vie, parfois y mettent fin quand plus rien d’autre n’est possible ; ils doivent conseiller leurs clients et trouver un équilibre entre les sentiments et la raison.

8h00

Ses deux fils sont à l’école. Nous avons le temps de prendre une autre tasse de café. « J’ai appris tout ce que je devais savoir sur le métier de vétérinaire grâce à mon père. Il est désormais retraité, mais a évolué plus de quarante ans dans ce milieu. Quand je vois la gamme d'outils de communication avec lesquels nous travaillons maintenant, je n’imagine même pas comment il arrivait à tout faire il y a 40 ans. C’était une époque sans téléphone portable ni internet. Je me souviens que mon père avait une CB (la Citizen Band, une radio grand public qui permettait à tous de communiquer) dans sa voiture, c’est obsolète. Quand j’étais petit, je n’ai pas mis beaucoup de temps à décider ce que je voulais faire de ma vie : comme mon père, je voulais être un vétérinaire. Pendant huit ans, j’ai fréquenté l’Université de Gand. » Huit ans ? N’est-ce pas deux ans de trop ? Frederik en rit : « Redoubler deux années, n’est-ce pas normal pour un garçon de la campagne qui retrouve au beau milieu de la vie universitaire à Gand ? Les premières années ont été un peu… intenses. Partir le dimanche soir et se rendre compte lors de la soirée du mardi que l’argent de la semaine était évaporé (rires). Heureusement, j’avais des petits jobs à côté, comme serveur dans un snack bar dans l’après-midi et le soir comme DJ. J’ai bien profité de ma vie étudiante. Après deux ans à ce rythme, j’ai pensé que j’en avais vu assez et j’ai commencé à réellement étudier. »

Un autre café, un pour la route. Frederik réfléchit… « Je suis vétérinaire depuis dix-huit ans maintenant, et cette journée va vous montrer que la romance a été remplacée par une véritable usine à gaz. Désormais, les maîtres-mots sont professionnalisme et spécialisation. Fouiller des juments et les inséminer sont la routine de ce travail. Pendant mon enfance, j’ai passé toutes mes heures libres à accompagner mon père. Je l’ai aidé à mettre au monde des chevreaux, des veaux et des poulains. Mon père a été vétérinaire pour Zangersheide pendant vingt et un ans. Adolescent, j’ai présenté un des poulains de mon père au premier Z-Festival. A l’époque, cela portait encore le nom du Championnat du Benelux, et, si mes souvenirs sont exacts, seuls dix-huit foals étaient présentés à l’époque. J’ai toujours été fasciné par Zangersheide, et encore plus épaté par Mr Melchior : son approche visionnaire, sa franchise, la façon dont il a réussi à réaliser ses idées, mais surtout la façon dont il s’attaquait aux vaches sacrées. En tant que vétérinaire, j’en ai le plus appris auprès de mon père, mais en tant qu’être humain, j’ai énormément appris auprès de Mr Melchior. J’ai un respect infini pour lui, parce qu’il m’a considérablement inspiré. »

Quand il était jeune, ses parents étaient si occupés par leur clinique qu’ils n’avaient que peu de temps à consacrer aux hobbies de leur fils. « Quand j’étais petit, je jouais au marchand. Quand j’avais douze ans, les fermiers venaient chez nous acheter leurs médicaments et je m’en chargeais : vermifuges, pénicilline, désinfectants… Quand mes parents étaient occupés par une opération, je donnais un coup de main et gardais la pharmacie ouverte. »

8h15

Les locaux d’Equivet, le nom de la clinique de Frederik, se trouvent à Spalbeek, à seulement quelques minutes de la ville où il réside. Equivet est la clinique que Frederik possède et qu’il gère avec Marieke, Ine, Pieter, et sa femme Nyree.

08h15  Frederik et Ine examinent une jument

Nous faisons une visite de contrôle à plusieurs juments de propriétaires brésiliens pour voir si elles ont ovulé, et pendant ce temps-là, une file est en train de se former. Des camions vont et viennent. "Est-elle prête ? Pas encore ? Peut-être revenir demain" ? Des clients américains confient leur jument aux bons soins d’Equivet, qui après la naissance propose également de prendre soin du poulain. Ce qui est la raison pour laquelle il y a plus de soixante-dix chevaux dans les prés de Frederik. L’équipe d’Equivet insémine environ huit cents juments chaque année !

Encouragé par Léon Melchior, Frederik Mijten a adopté la technique de l’insémination endoscopique. « C’est une technique d’insémination qui vous permet d’injecter une plus petite quantité de semence dans la corne utérine. C’est la technique dite d’insémination intra-utérine profonde. Le problème avec les étalons dont le prix de saillie est élevé, c’est que la plupart du temps, vous ne recevez qu’une paillette en échange de votre argent. L’insémination endoscopique aide à accroître les chances de fécondation. » Le container est ouvert, une coûteuse paillette de 0,5 ml émerge de la vapeur d’azote et est en cours de décongélation. L'équipe de Frederik a exactement besoin d'une minute pour réunir l'or liquide avec l'ovule. Mission accomplie. Au suivant...

 A Equivet, Nyree est responsable des échantillons de semence

10h00

Frederik inspecte ses dix hectares d’herbages, peuplés par un mélange international de juments et poulains américains, allemands, brésiliens, espagnols ou belges. Pour certaines, on attend le moment de l’ovulation, d’autres profitent du service pédiatrique ou de l’offre de soin ambulatoire. C’est un environnement heureux, ensoleillé, avec de l’herbe fraîche et luxuriante qui s’étend aussi loin que l’œil peut le voir. C’est un moment calme et de paix. Frederik réfléchit sur le monde de l’élevage. C’est ainsi qu’on nous apprend que les juments ovulent tous les vingt et un jours, et qu’il y a également une pathologie que l’on nomme la fièvre du poulain, dix jours après la naissance. « J’informe toujours à propos de cette fièvre, parce que dans un laps de temps très court, vous vous retrouvez à gérer un utérus en reconstruction ainsi qu’un très jeune poulain qui est souvent vulnérable au stress du transport. »

Pourtant, toute personne avec un peu de bon sens ne penserait même pas à faire inséminer une jument seulement dix jours après sa mise bas ? Frederik fronce les sourcils : « Cela repose surtout sur les ventes aux enchères et les compétitions. Les poulains précoces sont plus beaux lors des sélections pour les ventes que ceux qui naissent plus tard dans l’année. De mon point de vue, l’élevage s’est commercialisé. On ne parle plus que de production, la nature est désormais passée au second plan. »

10h30

Le téléphone sonne… plus ou moins permanence. Si un jour vous rencontrez Frederik Mijten et que vous remarquez une bizarrerie à l’oreille droite, ne vous inquiétez pas, c’est parfaitement normal. C’est une déformation professionnelle. Son oreille a muté avec l’oreillette qui retient son attention en permanence. Frederik tient véritablement un centre d’appel : "Frederik à l’appareil "! "Oui, nous arrivons tout de suite". "Bonjour, c’est Frederik. Je passerai aujourd’hui et vous préviendrai une demi-heure à l’avance". "Bonjour, c’est…", nous avons tenté d’établir des statistiques : après trois heures et quarante-trois appels, nous avons perdu le fil des comptes.

10h30  Un coup d’œil rapide à l’agenda avant de partir

Une ancienne jument de sport est la patiente suivante. Nous avons tous à travailler de plus en plus longtemps, il en est de même pour les chevaux. Après sa carrière sportive, elle a été mise à la reproduction, mais elle est perturbée par cette reconversion professionnelle. Frederik décrit ainsi le phénomène : « Son appareil reproducteur est resté inactif pendant des années. Alors, vous êtes confrontés à des portes rouillées et des jardins envahis par la végétation. » Voilà, c’est dit de façon parfaitement claire. Il scanne, cherche, mais rien n’a été trouvé. Cela requiert un autre traitement, mais pour le moment, Frederik n’a pas le temps de l’expliquer parce que la patiente suivante vient d’arriver. Une autre jument de sport qui s’est récemment retrouvée sur le podium des championnats juniors de Belgique. Le junior en question a des examens à préparer, et sa jument est ici parce que, dans l’intervalle, elle va pouliner. Une injection pour l’aider à déclencher ses chaleurs ? Ce sera bon.

Au suivant… et cela continue toute l’après-midi.

11h30

Nous inspectons l’utérus d’une jument néerlandaise avec un écoulement qui indique une infection. Le diagnostic est l’endométrite post-partum, la complication la plus courante qui empêche les juments de remplir. Cela touche les juments qui ne vont plus du tout prendre à cause d’une infection utérine suite à une insémination. Cet état requiert un traitement médicinal, même si cela ne règle pas toujours le problème.

11h45

Un client a collecté les pertes de sa jument dans un conteneur plastique, et les a apportées pour une analyse. En les inspectant, il a remarqué des vers dans ces pertes. Pour ne pas prendre de risque, il a préféré les présenter à Frederik. La réaction est bonne, mais en termes de discernement il y a encore quelque chose à améliorer. L’examen microscopique semble ne pas être nécessaire. Nous détectons en effet des vers… des vers de terre. Nous n’avions jamais vu quelqu’un être aussi soulagé et heureux avec d’infects lombrics! Il peut désormais partir à la pêche !

12h00

Frederik est en consultation avec une cliente. Elle souhaiterait amener sa jument, mais, d’après elle, sa jument est « méchante » et ne peut pas rester au pré avec d’autres juments. Frederik fronce les sourcils : « Avez-vous vu les juments dans nos prés ? Elles respirent le calme, parce qu’il y a une abondance de nourriture et d’espace. Les chevaux ont besoin d’exercice. Je suis habitué à ce genre de situations, la jument reste à l’intérieur, donc elle est anxieuse, et c’est évidemment désastreux. »

12h15

Le plus beau cheval du jour arrive simplement par la rue. C’est un cheval qui vient de chez le voisin apparemment, un cheval élégant, fier, et bien toiletté. Mr Tinker emmène ses chevaux pour une visite annuelle. Frederik n’est pas seulement vétérinaire, mais aussi dentiste équin. Pas mal de surdents. Juste un petit coup de râpe. Une autre des facettes de son travail.

12h15  Mr Tinker vient pour sa visite de contrôle annuel des dents de son cheval

Dès le jour où il a pu marcher, Frederik s’est pratiquement tout de suite retrouvé dans les allées et écuries de Zangersheide. Il fait quasiment partie de la maison, et y est associé en tant que gynécologue. Il voudrait se débarrasser de cette étiquette d’obstétricien : « La fertilité ne représente plus que 50% de mes consultations. » Frederik nous éclaire : « Mais je peux toutefois comprendre cette réputation : mon père dirigeait sa clinique prioritairement axée sur la reproduction. Pour faire court, cela signifie que pendant la saison de monte, il était concentré à 200% sur cette activité. Jusqu’au mois de septembre, où tout ralentissait. Il y avait bien sûr d’autres interventions à assurer, comme des castrations, ou des enregistrements, mais j’ai pu voir qu’il y avait de grosses variations de sa charge de travail en fonction de la période de l’année. C’est pourquoi j’ai décidé que je ne voulais pas juste être un vétérinaire spécialisé dans la reproduction. Et j’aime énormément ce que je fais. »

13h00

C’en est terminé pour le travail à la clinique. Enfin, presque. Frederik vérifie d’abord son journal dans le bureau dans lequel il travaille depuis sept ans.

L’argent, parlons de finances ! Frederik appuie directement là où cela fait mal : « C’est plutôt courant pour les vétérinaires d’être confrontés à des impayés, et je ne suis pas une exception. Je dois tout de même ajouter que c’est souvent en partie de notre faute, puisque nous ne sommes pas très bons pour gérer les aspects administratifs et financiers. Pour résumer : 30% paient directement, 30% paient après que l’on leur ait un peu mis la pression, et 30% ne paient pas du tout. Dans la dernière catégorie, nous devons faire avec des divorces, des disparitions, des faillites. Ou encore du mécontentement : une jument n’arrive pas à prendre après de multiples tentatives, et, derrière, les factures ne sont pas payées. Vous savez quel est notre plus gros problème ? Nous avons une formation médicale et scientifique, mais nous n’avons aucune notion de management. Comment interagir avec les assistants, les clients, les services, l’organisation, l’administration… nous devons nous en sortir par nous-mêmes. Ne vous méprenez pas, je ne me plains pas, mais il y a toujours un revers à la médaille. »

13h15

Nous avons pris la route. Hier, Frederik a prélevé un échantillon de sang à un poulain qui souffre d’une boiterie. Il prévoit une nouvelle visite plus tard dans la journée. « J’espère que c’est causé par un traumatisme, mais j’ai peur que ce soit une arthrite infectieuse. Ce serait une mauvaise nouvelle. J’y retournerai plus tard mais je suis inquiet à propos des résultats de l’examen de l’échantillon de sang. Donner la vie est merveilleux, mais il faut également faire face à des chevaux et poulains malades ».

 

Frederik est déjà au téléphone avec l’éleveur, lui indiquant que les résultats de l’examen de l’échantillon de sang ne sont pas encore sortis, mais qu’il viendrait dès que les résultats du laboratoire seront disponibles.

13h30

Nous commençons la tournée des visites. Notre premier patient est né dans une ferme d’élevage. Nous voyons de nombreux veaux et un couloir avec des chevaux. Un jeune cheval semble à bout de souffle. Pas besoin d’être vétérinaire pour voir que ce cheval a des problèmes respiratoires. Le vétérinaire du fermier a demandé à Frederik de venir pour donner un second avis et celui-ci peut lui livrer un diagnostic plus précis grâce à son appareil de radiographie mobile : il détecte un kyste à la hauteur des sinus. L’infection pourrait venir d’une dent qui s’est mal développée, ce qui ne peut être soigné que par la chirurgie. Frederik présente au propriétaire les différentes options et liste les cliniques qui peuvent soigner le cheval. Il fait très chaud, et cela doit être pris en compte pour transporter un cheval avec des difficultés respiratoires. C’est une urgence. Le visage de l’éleveur trahit son ennui et sa peine.

13h30  Les radios révèlent le problème

Nous quittons la ferme… Frederik réagit : « S’il décide de ne pas faire opérer son poulain, celui-ci va mourir. S’il décide de le faire opérer, le cheval sera guéri, mais cela va coûter une somme d’argent conséquente. » L’éleveur lui a demandé son opinion et aussi ce que cela pourrait lui coûter. Dans les heures qui suivent, Frederik passe de nombreux coups de téléphone à différentes cliniques jusqu’à ce qu’il ait une fourchette de prix. « C’est mon travail, guider et assister mes clients. » Le fermier va-t-il évaluer son jeune cheval d’un point de vue émotionnel ou commercial ?

Notre reporter assistant en radiologie de Frederik

Et quel est le point de vue de Frederik à ce sujet ? « J’essaie de voir les choses du point de vue de mes clients et de leur proposer toutes les options possibles. Je pourrais comprendre si l’éleveur considère que l’opération est trop onéreuse et me demande d’euthanasier son cheval. Vous voyez, c’est un éleveur de veaux, c’est comme cela qu’il gagne sa vie, donc il décide de la vie d’un animal sur un plan économique. Si ce n’était pas le cas, sa ferme ne serait pas rentable. Si le veau peut lui rapporter tant et que l’opération coûte au moins le même prix, cela ne devrait pas lui prendre beaucoup de temps pour se faire une raison. Et dans ce cas-là, il n’y aura pas d’opération. C’est une évolution qui se retrouve de plus en plus dans l’élevage équin désormais. De plus en plus d’élevages sont devenus des entreprises. L’augmentation des immatriculations à la TVA en est un signe révélateur, et les poulains de ces entreprises doivent également réaliser un bénéfice. Une approche rationnelle et affective de l'élevage et des poulains est un exercice d'équilibre difficile et la balance des deux approches influent la décision», déclare Frederik.

14h00

Pendant que nous sommes en route vers notre prochain rendez-vous, Frederik envoie des photos du jeune cheval à deux cliniques flamandes. Il passe un appel, explique le problème et demande un devis pour l’intervention. Ils le rappellent, la chirurgie couterait entre 2 et 3 000 €. Frederik rappelle son client, qui lui répond qu’il a besoin d’y réfléchir.

14h15

Le téléphone sonne à nouveau. C’est un collègue. Frederik avait examiné le cheval il y a quelques années, mais il y avait quelques problèmes, ce qui ne veut pas dire que le cheval était fragile et pas apte pour le sport. Son propriétaire l’a tout de même vendu, mais sans mentionner le rapport vétérinaire. Le cheval est aujourd’hui de nouveau en vente, et les acheteurs potentiels pensent que ses radios sont parfaites. « Qu’est-ce que je peux dire si c’est ainsi qu’ils voient les choses », Frederik ne peut s’empêcher de soupirer. « Les vendeurs ne divulguent pas toujours tout. Et dans le cas d’un achat par un intermédiaire professionnel, ces derniers exploitent la visite d’achat pour tirer le plus bas prix du cheval, même si le problème de santé que peut avoir celui-ci n’influe en rien sur ses performances sportives. »

14h30

Nous allons jusqu’à Haspengouw et Hageland. Nous atteignons un très grand haras d’élevage avec des écuries cinq étoiles entourées de vergers, pommiers et de poiriers. Nous venons pour un jeune trois ans, tout juste débourré, qui souffre probablement d’un hématome ou d’une contusion. Frederik incise pour drainer. Puisque nous sommes sur place, nous allons également échographier quelques juments. Il consulte la directrice pour savoir si elle souhaite que l’on induise certaines juments à être en chaleur. « Nous faisons ceci pour mieux contrôler le cycle ovarien d’une jument, ce qui augmente les chances de fécondation. »

14h30 Traitement d’un hématome : drainer le sang

15h15

« J’aime appeler pour prendre des nouvelles car c’est bon pour le contact avec les clients, qui, pour moi, est primordial. Être coincé dans mon bureau toute la journée ne me satisfait pas du tout. Vous en avez eu un aperçu ce matin, les chevaux vont et viennent, et, pour parler franchement, cela ressemble à du travail à la chaine. Les appels pour du suivi sont un aspect plaisant de mon travail. Rencontrer les clients chez eux améliore le contact que vous avez avec eux, puisque vous passez plus de temps avec chacun. Les clients le ressentent aussi, après la saison de monte, ils me rappellent pour d’autres cas et d’autres traitements. C’est le moment des visites d’achat ou d’étalons, des castrations, des traitements ambulatoires, etc. C’est ce que je préfère faire. »

C’est une formule qui fonctionne, puisque, tout à l’heure, Frederik avait été appelé initialement pour un hématome et finalement, il a également contrôlé quelques juments et, en fin de journée, certaines d’entre elles vont être transportées à sa clinique pour y être inséminées.

Examen d’une jument sur place

Il appelle le client suivant, qui n’est pas chez lui. Frederik ne fixe jamais de rendez-vous à une heure précise. « C'est une tâche désespérée », rit-t-il : « Vous arrivez à un endroit pour un problème x mais ensuite on vous demande de vous pencher sur des problèmes y et z. Vous ne savez jamais à l'avance combien de temps cela prendra. Je mets mes clients sur mon emploi du temps et si je peux les intégrer dans ma tournée, je les appelle pour demander si cela leur convient. »

15h30

Frederik regarde son agenda. Un poney a besoin d’un vaccin et nous sommes proches. Il appelle : « vous êtes sur place » ? C’est un oui, et nous arrivons. Quinze minutes plus tard le poney a eu son injection. C’est parti pour le prochain patient.

16h00

Un poulain est né la nuit dernière, et sa mère a développé une fièvre. Frederik a reçu un appel aux alentours de minuit. Il était toujours sur la route et y est donc allé. « Dans des moments comme ceux-là, vous ne pouvez pas attendre jusqu’au lendemain, parce que cela risque d’être trop tard ». Nous faisons donc un arrêt bref pour examiner la jument et surtout contrôler les anticorps du poulain. Les poulains reçoivent leurs anticorps en buvant le premier lait de la jument, le colostrum, qui contient davantage de sucres et de matières grasses, ainsi que des immunoglobulines nécessaires à la protection immunitaire du poulain. Quelques fois, la jument n’en produit pas assez ou le poulain ne le boit pas entièrement. C’est pour cela que nous testons ses anticorps, ce qui devient un examen de plus en plus courant. Les poulains sans une quantité suffisante d’immunoglobulines ont plus de risques de développer des maladies et des infections, souvent avec des conséquences mortelles. Ce problème est pourtant assez facile à résoudre, en administrant au poulain du plasma qui contient les anticorps nécessaires. Le prix de l’examen est d’environ 50 € et celui du traitement à base de plasma est de 400 €.

16h00  Prélèvement d’un échantillon de sang pour un test d’anticorps

Cet examen pour le poulain ressemble à un test de grossesse : une seule goutte de sang et on attend pour voir la bonne couleur apparaitre.

Notre examen prend du temps, mais il y a un autre problème à gérer. Une vieille jument de 28 ans qui semble à bout de souffle. Elle est en appui sur ses postérieurs et boite encore une dernière fois. Deux injections et vingt secondes plus tard, elle n’est déjà plus parmi nous. « L’euthanasie est toujours préférable par rapport à la souffrance de l’animal », nous explique Frederik, qui a déjà eu sa part de scènes déchirantes dans des cas comme celui-ci. « Je comprends que dire au revoir est difficile, et que c’est encore plus difficile de choisir une date pour ça. Mais c’est encore pire de ne pas prendre cette décision. C’est dans ces moments-là que nous pénétrons dans le royaume de la souffrance inutile. Les gens doivent être conscients de cela. »

En l'espace de douze heures, la vie et la mort côtoient la même écurie. Ce matin, à 4h30, Frederik a reçu un appel pour un poulinage délicat. Le poulain arrivait, dans le sac amniotique, qui n’était clairement pas d’une couleur blanc-rosé, comme ça aurait dû être le cas. C’était plutôt mauvais et urgent. Trois photos par Whatsapp, Frederik a pu appréhender la situation et guider l’éleveur lors du poulinage. Il s’agissait d’un décollement placentaire, ce qui est causé lorsque le placenta est expulsé prématurément. Le placenta est la source d’oxygène du poulain. Lorsque cette source est coupée, le poulain ne reçoit plus d’oxygène et peut s’asphyxier. Une intervention rapide est la clé dans ce cas-là. Le sac amniotique a dû être incisé pour s’ouvrir. Le poulain va bien, la fièvre de la jument est retombée, et le test révèle que le poulain a suffisamment d’immunoglobulines.

 Décollement placentaire, heureusement, l’éleveur a su réagir rapidement

16h45

Avec un sourire sur son visage, Frederik nous dit qu’il pourrait écrire un guide sur les brasseries à pita belges. Et pour tout vous dire, une heure plus tard, nous sommes en train de manger… du pain à pita, des épices et des poivrons.

17h00

Nous nous dépêchons de rejoindre le patient suivant après une pause déjeuner de moins de trente minutes. Un rappel rapide : hier soir, Frederik était chez lui à 1h30, il a reçu un appel d’urgence pour un poulain à 4h30. A 8h00, nous sommes partis pour la clinique. La journée se terminera après minuit. Pendant la saison de monte, les choses sont un peu plus trépidantes nous informe Frederik. Nous nous demandons combien de temps quelqu’un peut tenir à ce rythme ? « Tout le monde n’est pas taillé pour ça. Il y a des vétérinaires qui éteignent leurs téléphones les soirs et les week-ends. J’en suis tout simplement incapable, je suis toujours joignable. Et oui, c'est mentalement et humainement très pénible. Ce n'est pas que j'aie eu tant de partenaires que ça, mais la plupart des femmes sont parties parce qu'elles ne peuvent pas supporter de rythme de vie. Et je le comprends, je ne suis pas beaucoup là. En vérité, ma partenaire m’appréciera tant qu’elle n’aura pas envie de beaucoup  me voir! »

« Vous savez, recevoir un appel au beau milieu de la nuit et d’être en mesure de sauver la vie d’un poulain, c’est vraiment gratifiant. C’est ce qui me donne la force de le faire et vous en avez besoin pour faire face à des revers, parce que cela arrive aussi. Vous savez qui m’a également toujours donné de la force ? Mr Melchior. Grâce à sa conduite et à sa détermination. Il était un visionnaire et c’est pourquoi j’ai toujours eu une grande admiration pour lui. En même temps, j’ai toujours été impressionné par lui. C’est drôle, n’est-ce pas ? (rire) C’est parce qu’il vous faisait toujours garder les pieds sur terre, il vous mettait constamment au défi. Il disait que la jeunesse avait l’avenir entre les mains, et j’ai compris que j’avais la chance de pouvoir succéder à mon père. M. Melchior m'a vraiment fait transpirer (sourire) ... à mes débuts, il m'a un jour demandé comment je me débrouillais. "Elles prennent toutes", ai-je répondu. "Vous êtes assez sûr de vous-même", rétorqua-t-il. La fois suivante où il m'a demandé la même chose, j'ai été un peu plus prudent avec ma réponse et j'ai dit : "j’ai parfois quelques difficultés, actuellement toutes les juments ne sont pas gestantes"… "Quoi ?! Que voulez-vous dire par ‘pas gestantes’ ? Je vous paie pour qu’elles aient des poulains, non" ? Maintenant, avec le recul, je peux voir la coté drôle de ce "chambrage", mais à l’époque, c’était un peu dur à encaisser. Il vous provoquait sans cesse. Je me souviens d’une fois où il m’a dépassé dans son Range Rover, a baissé la fenêtre et m’a dit : "Vous comprenez pourquoi je vous ai donné ce travail" ? "Euh, non Mr Melchior"… "Parce que vous savez gérer le stress et la pression". Il a remonté sa fenêtre et est parti me laissant décontenancé, mais Mr Melchior a toujours été un modèle pour moi, quelqu’un à qui j’avais envie de ressembler. »

Pendant que nous faisons nos tournées dans les Flandres, Frederik est régulièrement appelé pour des conseils en croisement. "Que pensez-vous de l’étalon Untel"… "Vous savez… chaque étalon a ses propres qualités et défauts... etc." Nous écoutons les explications de Frederik et cela nous semble être une responsabilité un peu compliquée à endosser. Frederik est de cet avis : « Je n’aime pas faire cela. Qui suis-je pour recommander un étalon ou en déconseiller un autre ? Donner un avis purement objectif est réellement difficile. Il faut regarder la jument… oui, c’est évident. Et peser le bien-fondé d’un croisement. Mais qu'est-ce qu'un bon croisement ? Et le plus important, ce que tous les éleveurs oublient, c'est qu’il faut que le cheval soit pratique sous la selle, facile à monter. Je ne peux pas vraiment juger cela car je ne suis pas cavalier, et la plupart des éleveurs ne le sont pas non plus d’ailleurs ».

Le problème est résolu avec un onguent

17h30

Notre prochain arrêt est un jeune cheval dans un pré, qui semble apathique. Il n’a pas faim et a de la fièvre. Frederik est déjà passé la veille et examine à nouveau le cheval. Un problème venant du système digestif ? Après examen, le cheval est traité avec un médicament. Demain, ils se tiendront au courant pour mesurer les progrès et les effets du traitement.

17h45

Nous roulons jusqu’à chez un éleveur avec deux poulains. L’un d’entre eux ne parvient pas à s’appuyer sur l’un de ses membres. Tout semble montrer une faiblesse du poulain, une inflammation des articulations. Frederik le traite depuis quelques jours et craint le pire. « Ne rien faire entrainerait certainement sa mort. La seule option est de l’opérer ce qui coûte quelques milliers d’euros mais ne donne aucune garantie. Ce sont des choix déchirants. Et ils vont me regarder pour que je les soutienne quel que soit leur choix. Je n’ai aucun problème à abréger les souffrances d’un cheval, mais l’euthanasie sur un poulain est un choix difficile pour moi également. Surtout parce que je n’arrête pas de me demander si mon diagnostic est le bon, tout comme le timing et le traitement ? Est- ce que je prends les bonnes décisions au bon moment ? Des questions comme celles-ci restent généralement sans réponse et ne me quittent pas vraiment. Chaque médecin, chaque chirurgien a son propre cimetière. C'est une dure réalité. » 

La famille, le père, la mère et la fille sont en détresse. Ils sont conscients que l'épée de Damoclès plane sur leur poulain. Ils élèvent purement par passion pour leur jument et ses poulains. Ils réalisent clairement la sévérité et le désespoir apparent de la situation et cela les bouleverse. Frederik se rend compte qu'il est également impuissant. Nous partons en silence et les premières minutes dans la voiture nous ne parlons plus.

18h15

Le devoir nous appelle à nouveau. Nous rendons visite à un jeune cavalier qui a récemment ouvert son écurie de sport. Un 6 ans prometteur a du mal à s’incurver à gauche, c’est en tout cas ce que le cavalier ressent. Il veut savoir s’il y a quelque chose. Frederik ne peut voir quoique ce soit, ni sur le cercle, ni sur sol dur ou souple. L’appareil à radiographies mobile est en marche. Les images suggèrent une petite lésion qui pourrait expliquer la sensation du cavalier. Frederik prescrit un traitement expérimental et une nouvelle consultation dans quelques semaines.

18h15 Examen d’un jeune cheval de sport

18h45

Nous roulons de Lummen à Zangersheide. Il est 19h20. Ce matin, la collègue de Frederik, Marieke, était sur le front à Lanaken. Les juments qui doivent encore être contrôlées sont soit des juments appartenant à Zangersheide, soit appartenant à des éleveurs Z, et sont échographiées en moyenne deux fois par jour. Nous contrôlons quelques juments, certaines sont prêtes pour l’insémination, les autres seront à revoir à nouveau demain.

18h45  Les juments attendent patiemment leur docteur dans la salle d’attente

19h30

Une bonne demi-heure plus tard, nous quittons Lanaken et prenons la route en direction de Moerbeke pour une visite d’achat. Une longue route, et Frederik essaie de prendre un petit moment pour se préoccuper de sa famille. Merci la technologie ! De sa voiture, il appelle ses deux fils. Par le biais de caméras connectée à l’intérieur et l’extérieur de chez lui, il peut regarder ses fils jouer et monter à cheval. Mais il remarque quelque chose d’inhabituel… une voiture noire garée dans l’allée. "Qui est-ce "? "Pas de panique Frederik, c’est ma voiture et je suis assis à côté de vous". Il rit… et accélère. Nous roulons avec un œil sur l’autoroute et l’autre sur sa famille.

Le téléphone sonne à nouveau. Marieke lui parle des juments qu’ils ont échographiées aujourd’hui.

Tout juste le temps de raccrocher avec Marieke que quelqu’un cherche déjà à le joindre. « Colique ? Je vais envoyer un collègue car je suis sur la route pour Anvers en ce moment. Allo, Ine ? J’ai un client avec un cas de colique, peux-tu prendre cet appel ? Merci. » Le téléphone reste silencieux et Frederik se met à parler de sa recherche incessante de modernisation et d’amélioration.

21h30

Un Israélien a acheté un jeune étalon et souhaite que Frederik l’examine avant de finaliser l’achat. Il est déjà 21h30. Des échantillons de sang et des écouvillons nasaux sont prélevés, des radiographies sont réalisées, et les trois allures du cheval sont examinées sur sol dur comme sur sol souple. Cela nous prend environ une heure. Nous discutons avec le vendeur, et partons aux alentours de 22h45. Oui, c’est tard, mais c’est un bon point parce que nous traversons Anvers en un temps record. Un dernier arrêt à la station-service de Ranst. « Maintenant, je boirais bien une petite bière, rigole Frederik !  Toi aussi ?   – Bien  sûr, ce n’est pas moi qui conduis » ! Et après nous rentrons.

21h30 Visite d’achat

 

00h30

Une fois de plus, c’est à plus de minuit que Frederik rentre chez lui. Sa famille est déjà endormie. Heureusement, il a pu voir ses enfants un peu plus tôt dans la journée. Tout ce que nous pouvons souhaiter, c’est qu’il ne soit pas réveillé cette nuit à cause d’un poulinage compliqué ou d’une autre intervention urgente. Notre journée est terminée…

 

Comment nos patients s’en sont sortis ?

 

Quelques jours plus tard, nous sommes retournés voir nos patients. Comme s’en sont-ils sortis ?

La famille qui avait le poulain malade avait les larmes aux yeux lorsqu’ils ont appris le diagnostic. Au départ, la situation semblait sans espoir et chacune des deux décisions possibles étaient des décisions difficiles. Ils ont dû se battre entre leurs sentiments et leur raison. Avec le traitement, l’état du poulain s’est stabilisé. La situation n’a pas empiré, mais elle ne s’est pas améliorée de façon signifiante non plus. Ils lui donnent une chance.
Le jeune cheval avec la dent qui s’était mal développée et causait des problèmes d’irritation des sinus, ce qui provoquait de gros problèmes respiratoires, a été emmené dans une clinique universitaire assez rapidement et a été opéré. L’opération a été un succès. Le cheval peut désormais respirer parfaitement normalement, il reste pour le moment dans l’unité de convalescence, où il est évidemment traité du mieux possible avec l’attention de tous les élèves vétérinaires.
Le 4 ans de sport qui avait développé un hématome à cause d’un coup de pied se remet bien. Le sang a été drainé en dehors de l’hématome, la suite du traitement a très bien fonctionné et le cheval est de retour au travail.
La jument avec de la fièvre suite à son décollement placentaire a totalement récupéré et est en pleine forme.
Le jeune cheval anémié qui ne voulait plus manger et avait développé de la fièvre a été déplacé dans une clinique et a été diagnostiqué d’une maladie de l’herbe. Une infection bactérienne qui peut être causée par certains éléments que le cheval ingère lorsqu’il broute. Il n’y a malheureusement pas de traitement pour cette maladie, et le cheval a dû être endormi à la clinique.
Pour le dernier client de notre journée, l’acheteur était très satisfait du rapport de la visite vétérinaire et le cheval part à la vente aux Etats-Unis. Il est actuellement en quarantaine en amont de son départ.

 

Ce site utilise des cookies. De cette façon, nous pouvons faire en sorte que votre expérience de navigation soit encore plus agréable.
En savoir plus?